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  L’utopie européenne et la crise du libéralisme

jeudi 9 mai 2019, par François Saint Pierre

Un constat en demi-teinte, mais plutôt inquiétant

Le vent mauvais de la désunion souffle sur l’Europe. Les grands partis politiques, plus ou moins en voie de déliquescence, se contentent, quand ils sont au pouvoir, de défendre un étatisme autoritaire et, quand ils sont dans l’opposition, de mettre en avant les échecs des politiques suivies. Même si certains optimistes irréductibles continuent de croire en un avenir meilleur, la majorité est de plus en plus sceptique sur la capacité des européens à affronter les multiples enjeux du moment. Après plusieurs mois de contestation et de débat franco-français, choisir nos représentants au parlement européen paraît complètement incongru, mais c’est une occasion de mettre à plat les profondes transformations idéologiques qui accompagnent la mondialisation.

Faire une Union Européenne est une utopie née après la deuxième guerre mondiale, dont l’objectif principal était d’installer une paix durable. Dans une période de pleine expansion de la société de consommation, le choix s’est porté sur le développement des échanges commerciaux, en affaiblissant les frontières et en créant un système de normes communes, notamment dans la production industrielle. La question sociale a été évacuée au nom d’une croyance implicite : la croissance serait à terme profitable à tous et les inégalités s’atténueraient grâce à la libération de la concurrence et à l’avantage compétitif sur les salaires des pays les plus pauvres. Pour les fondateurs de l’Europe le peuple européen, malgré les différentes histoires, langues, coutumes, pourrait émerger par la multiplicité des échanges. Un libéralisme régulé, inspiré par le modèle américain véhiculé par le plan Marshall, était donc l’idéologie de base de cette utopie.

Ce modèle des "petits pas" a eu ses succès et la marche arrière, comme le démontre l’exemple du Brexit semble difficile. Le deuxième acte de foi a été celui de croire qu’une monnaie unique facilitant encore plus les échanges accélérerait le processus d’intégration. L’exemple de la Grèce a bien démontré qu’une monnaie unique, sans solidarité politique et économique, n’a pas beaucoup d’utilité en cas de crise. Le vote « non » de la France au référendum de 2005 a un peu ralenti la volonté des élites d’aller vers un modèle néo-libéral : une Europe fédérale pour l’économie, une souveraineté nationale pour le reste. Modèle refusé par le peuple français, mais cependant, malgré ses incohérences, acté par les nations en 2007 lors du traité de Lisbonne. Version moins pompeuse du traité constitutionnel, qui acte le renoncement à faire de l’UE autre chose qu’une zone de régulation marchande.

Une forte tendance vers l’autoritarisme

Depuis 2008 le monde ne tourne plus très rond, la victoire définitive de la démocratie libérale et de l’économie de marché, pronostiquée en 1992 par Francis Fukuyama n’est pas advenue. Les grands états sont faiblement démocratiques et de plus en plus enclins à l’autoritarisme étatique, tant en politique intérieure qu’extérieure. Crises financières, économiques, climatiques, environnementales, énergétiques, géopolitiques,… se télescopent. La peur des migrations, amplifiée par la certitude de possibles bouleversements climatiques, a remis sur le devant de la scène politique la question des identités. Le concept de liberté, axe majeur de l’idéologie à l’époque de la guerre froide, n’est plus vraiment à l’ordre du jour, remplacé par celui de sécurité. La question de l’égalité a été considérée comme résolue par la théorie du ruissellement, alors que Le PIB par habitant du Luxembourg est treize fois celui de la Bulgarie et que dans tous les pays de l’UE les inégalités sont à la hausse. Presque partout les inégalités, pourtant assumées par l’idéologie libérale, sont devenues tellement excessives que c’est la stabilité du système démocratique qui est remise en question.

Le projet européen est dans l’impasse car les croyances sur lequel il est bâti, notamment celle de croire que le marché pouvait prendre en charge les enjeux de longs termes, se sont avérées fausses. Les échanges commerciaux n’ont pas fait émerger un peuple européen. L’idéologie libérale progressiste a accompagné efficacement un capitalisme productif et une société avide de consommer, mais n’a pas su ni anticiper ni éviter les crises actuelles. Le "greenwashing" ne peut pas ralentir le réchauffement climatique, la dérégulation n’a pas favorisé la concurrence, mais la spéculation et la domination des plus forts et le progressisme affiché n’ont pas empêché la transformation de la Méditerranée en un cimetière géant ni freiné les multiples discriminations de nos sociétés.

Depuis quelques années le multilatéralisme s’effondre, les grandes nations, comme la Chine, les E.U., l’Inde ou la Russie se vivent de plus en plus comme des empires qui jouent entres elles au bras de fer. Ces hyperpuissances dessinent un nouveau rapport avec l’hypercapitalisme, notamment les géants du numérique, qui sont les moteurs de la puissance de demain. Les petites nations n’ont plus voix au chapitre et les moyennes sont de plus en plus marginalisées. Le modèle actuel fait de l’Europe l’équivalent du Japon, une puissance économique, mais un nain politique à la merci des desiderata américains. La France de manière caricaturale, comme si c’était un pays sous-développé, plutôt que de participer à une avant-garde européenne sur l’intelligence artificielle, propose de subventionner les sous-traitants des GAFA s’ils s’installent en France.

Malgré leurs dénégations, pour ne pas trop se faire marginaliser dans le concert économique mondial, les classes privilégiées, prennent Trump, XI Jin Ping, Moodi et Poutine pour modèles. Il n’est qu’à voir comment la France s’est aplatie depuis quelques mois devant les décisions réactionnaires de Trump, notamment sur l’Iran, la Palestine ou l’Arabie Saoudite. Nos élites économiques, proches des pouvoirs en place, proposent de teinter le libéralisme économique par une bonne dose d’étatisme européen. Pour contrer les risques inhérents au fonctionnement démocratique, comme leurs modèles illibéraux, elles proposent, au nom de la sécurité, de remplacer le progressisme des droits de l’homme par un autoritarisme étatique coordonné par l’Europe et assumé par les nations. C’est le compromis entre la tradition identitaire portée par les populistes de droite et les tenants du système capitaliste pur et dur pour lesquels l’obsession productiviste et financière prime sur tout le reste. Malgré les apparences, ce choix n’est pas celui d’une Europe politique puissante et en capacité de peser sur l’avenir du monde, mais celui d’une Europe des nantis qui essayent de maintenir une place économique enviable au détriment de tous les intérêts de long terme.

Ce choix évidemment n’est pas fait pour respecter les accords de Paris sur le climat ou pour améliorer le sort des migrants, mais c’est celui qui correspond le mieux aux intérêts immédiats de la partie de la population européenne qui profite pour l’instant du système.

Par où la sortie ?

Avec une autre échelle de valeurs et à partir d’une vision à long terme, des listes de candidats nous proposent d’autres stratégies. Il est tentant de faire un constat d’échec de l’UE et d’en tirer comme conséquence un abandon pur et simple de l’utopie, quitte à garder les quelques avantages commerciaux. Il est plus difficile de proposer une stratégie d’action globale, capable de régénérer un projet européen, qui s’est au départ construit sur l’intérêt des nations et non sur celui des peuples. Pour faire peuple il faut introduire de la solidarité. Avec 1% du PIB il est hors de question de prendre les grands problèmes à bras le corps. Compter sur les industries pour lutter, sans réglementations drastiques, contre le réchauffement climatique ou pour défendre la biodiversité est une imposture. Les enjeux mondiaux demandent une puissance publique capable d’investir sur le très long terme et la solidarité suppose à minima une bonne capacité de redistribution. L’Europe n’a cependant pas vocation à tout normaliser et le principe de subsidiarité doit être valable à tous les niveaux administratifs de l’organisation de l’espace européen.

La démocratie, malgré la capacité des pouvoirs économiques à biaiser les résultats des élections, reste un moyen d’action pour peser sur notre destin. Si dans un premier temps cela passe par une critique conséquente des choix actuels, il faut dans un deuxième temps proposer une alternative crédible et convaincante. Les sondages électoraux actuels montrent que pour l’instant nous en sommes bien loin. LREM propose de continuer dans le même modèle en accélérant, le RN propose un repli sur la nation. Ceux qui ont des propositions qui vont dans le sens d’une plus grande solidarité sociale et plus de responsabilité écologique sont par contre en difficulté pour faire entendre leur voix.

Le désir de faire une Europe de la connaissance, économiquement compétitive, solidaire et capable de peser fortement sur les grands enjeux environnementaux ne semble pas partagé par ceux qui ne se veulent pas solidaires des plus démunis, par ceux qui ne croient pas au réchauffement climatique et aux risques liés aux pollutions, par ceux qui ne veulent pas, au nom de leur identité, mêler leur destin aux autres nations, par ceux qui ne croient plus à la société de consommation et par ceux qui n’ont jamais cru aux vertus d’une société de la connaissance et du savoir.

On peut aussi penser que l’UE n’est plus une utopie, mais une jeune institution créé pour harmoniser et coordonner des nations qui au départ n’avaient en commun qu’un peu de culture et beaucoup de souvenirs de conflits. Pour accepter de partager (de) la souveraineté nationale il est nécessaire de se projeter dans l’avenir et d’aller vers plus de responsabilité environnementale, plus de démocratie interne et plus de solidarité. Combat politique classique contre le conservatisme de ceux qui se croient les gagnants de la situation actuelle. Cela s’inscrit bien dans la logique de toutes les luttes que l’on peut mener au niveau local ou national, véritable mythe de Sisyphe pour ceux qui ont passé leur vie à se battre pour un monde meilleur.