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  Le capitalisme néolibéral est-il compatible avec la démocratie ?

dimanche 31 janvier 2021, par François Saint Pierre

"La crise, parce qu’elle balaie le mythe de l’autorégulation marchande et celui de la bienveillance des classes dominantes, constitue peut-être une possibilité d’un retour à une authentique autonomie du politique." Jérôme Maucourant

La crise sanitaire actuelle et la répétition d’actes terroristes justifient pour beaucoup l’abandon plus ou moins provisoire des procédures démocratiques de décision. Cette évolution sécuritaire et donc autoritaire des démocraties représentatives libérales, ne peut s’expliquer uniquement par une conjoncture exceptionnelle.

Le capitalisme une longue histoire

Le concept de capitalisme, élaboré au cours du dix-neuvième siècle, qualifie un régime économique et social dans lequel la propriété des moyens de production n’appartient pas à ceux dont le travail produit les richesses. La révolution industrielle a joué un rôle déterminant dans l’installation de ce système social, mais l’importance croissante de la propriété privée dans l’organisation sociale a une longue préhistoire que l’on peut commencer au néolithique. Les commerçants ont joué un rôle important dans la capacité de mobiliser des sommes importantes notamment pour armer des bateaux et ils sont à l’origine des premières bourses de Bruges et Anvers. Il est à noter que Gutenberg, qui n’avait pas les moyens financiers pour mettre en route son invention, a été un des premiers à bénéficier du principe des actions dans une logique de capital-risque. La propriété collective des moyens de production n’a jamais disparu, mais au cours du temps le développement d’une économie, de plus en plus basée sur la propriété privée des entreprises, a fini par faire système.

Le capitalisme n’est pas une idéologie en soi, mais tous les grands courants politiques ont eu à se positionner sur le niveau de régulation sociale de la propriété privée. Le vingtième siècle a vu l’affrontement entre une vision libérale du capitalisme et le projet socialiste. La vision libérale consistait à émanciper le système productif des États, la vision socialiste revenait, via les nationalisations, à maximiser la propriété collective. Les sociaux-démocrates ont par contre été partisans d’une régulation molle suivie par de la redistribution. Ce combat s’est déroulé dans des cadres étatiques différents, mais le capitalisme libéral avait montré sa plasticité pour s’adapter aux démocraties, aux dictatures, aux républiques populaires et même aux royautés.

Le capitalisme néolibéral

Le capitalisme néolibéral, né au milieu du vingtième siècle, n’est pas une nouvelle théorie économique, mais une doctrine des rapports entre le système capitaliste et les États. Plutôt que de se battre pour émanciper l’économie comme dans le projet libéral, le but est plutôt de mettre l’État au service du capital. "Privatiser les bénéfices et collectiviser les pertes" en est effectivement le non-dit. En effet la proposition de base revient à dire que le but de l’entreprise est de faire des bénéfices, les externalités, les catastrophes comme la pandémie actuelle sont sous la responsabilité des États. Certes les capitalistes n’ont pas toujours eu dans l’histoire un sens aigu de l’intérêt général, mais maintenant ils ont une doctrine pour leur éviter d’avoir des états d’âmes et de rendre des comptes à la justice.

Cette doctrine, élaborée par une frange très libérale d’économistes dans les années précédant la deuxième guerre mondiale, a réussi à s’imposer dans certains pays à partir des années 1970. Au moment où Friedman et les "Chicago boys" conseillent Pinochet et où Thatcher disait : "il n’y a pas de sociétés, il n’y a que des individus". C’est l’installation d’une vision pyramidale de la société ou chacun, entrepreneur de lui-même, à la responsabilité de s’élever dans une échelle sociale dont l’axe est l’argent et le pouvoir.

Les citoyens anesthésiés par les progrès de la qualité de vie, faisant comme si le bonheur était dans la consommation, n’ont pas vraiment cherché à vérifier la compatibilité de ce système économique avec nos valeurs démocratiques. Ce modèle, clairement assumé par Emmanuel Macron, lui a permis de se faire élire en 2017. Son projet : libérer les énergies, produire des premiers de cordées, retrouver une capacité d’influencer le monde et résoudre les tensions sociales par le ruissellement.

L’Ontologie du néolibéralisme

La soumission de la gouvernance politique aux intérêts économiques profite évidemment aux plus riches, mais cette doctrine économique est soutenue par une vision anthropologique : celle d’un homme maître et possesseur de la nature porteur d’un projet d’autonomie individuelle. Dans notre modernité, cela a souvent pris la forme d’une construction de soi mesurée à la richesse accumulée dans sa vie. Comme l’a bien montré Edouard Jourdain dans "Théologie du capital", cela touche évidemment à des croyances anciennes où la richesse est considérée comme la preuve que l’on est béni des dieux". Pourtant il n’y a pas besoin d’être un expert en économie pour comprendre que la richesse contient une part de chance et beaucoup d’inégalités sociales maintenues par des rapports de domination qu’aucune morale ne peut justifier. Pour éviter ce danger éthique, la première étape, comme dans un tour de magie, est de transformer le réel des privilèges que donne la richesse en une abstraction qui se concentre dans un nombre de millions, voire de milliards. La stratégie classique du néolibéralisme c’est d’habiller le riche en bienfaiteur de l’humanité. Exemple : c’est grâce aux riches actionnaires de Pfizer et de Moderna que l’on a des vaccins, en oubliant la somme phénoménale de recherches publiques fondamentales qui a permis d’en arriver là.

L’acceptation d’un monde très inégalitaire se comprend aussi par la tension toujours bien entretenue entre liberté et égalité. L’égalité pourtant première dans l’histoire de la démocratie a été soumise à la liberté, pas celle de vivre sans excès de contrainte, mais celle du renard dans le poulailler. Plutôt que de penser la liberté comme une construction sociale de sujets égaux, la modernité a fini par la présenter comme un droit de l’individu. Détournement des droits humains fondamentaux qui n’ont pas été pensé dans une logique individualiste mais plutôt pour rappeler à toutes les sociétés leur obligation de respecter l’égale dignité de tous les humains.

La modernité a aussi considéré que la planète était infinie et donc que la richesse des uns ne faisait qu’augmenter la richesse globale sans affaiblir celle des autres. Thèse de la "Théorie de la justice" de John Rawls reprise par tous les discours politiques de droite qui ont soutenu le néolibéralisme. Au-delà du fait que cette théorie qui justifie le ruissellement n’est pas vérifiée, elle a pour grave défaut d’accélérer la production de biens sans se préoccuper des externalités environnementales et climatiques qui nous mènent dans une impasse collective.

C’est donc bien une vision inégalitaire et obsolète du monde qui soutient le néolibéralisme. Lorsque la délibération politique passe après la logique de croissance du capital, il est impossible de résoudre les enjeux mondiaux actuels. Malgré les énormes moyens d’influence que donne la richesse ce sera de plus en plus difficile pour les capitalistes néolibéraux de se faire passer pour des bienfaiteurs. Face à un soutien populaire de plus en plus fragile, notamment par rapport aux jeunes générations, le grand capital qui a su largement profiter pour grandir des démocraties libérales, semble décider pour survivre à se tourner vers l’autoritarisme.

Les dernières tendances

À la mi-mars 2020 les français redécouvrent que nous ne sommes pas les seuls à habiter la planète : il y a aussi des virus et certains ne cherchent qu’à nous utiliser pour prospérer. Auparavant, les gilets jaunes avaient exprimé leur refus d’être les dindons de la taxe carbone et les travailleurs avaient manifesté contre les réformes des retraites, des allocations chômages et de la formation continue. Les attentats terroristes, analysés uniquement sous l’angle de la police, ont conduit à renforcer le contrôle social. La sécurité ayant été placée au-dessus de tout, la question démocratique ne s’est pas vraiment posée dans l’espace public. Nous avons un président élu.... Pas de problèmes ! Les confinements, attestations, couvre-feux et autres obligations ont fait prendre conscience après une année chaotique que les mécanismes de décisions, basés sur un conseil de défense, étaient bien loin de l’idéal du gouvernement par le peuple et pour le peuple.

Notre système politique s’avère de plus en plus aller vers une ultra-présidentialisation. Les décisions sont prises par un Président qui se contente de convaincre son conseil de défense du bien fondé de ses choix stratégiques. Les institutions concernées par les enjeux du moment, par exemple le CNRS et l’INSERM dans la crise sanitaire sont court-circuitées. La haute administration, pourtant localement très autoritaire, semble incapable de participer à l’élaboration des choix. La partie semble se résumer à l’arbitrage par le Président d’une opinion publique construite par des médias fortement influencés par des lobbies économiques, corporatistes et politiques.

Un regard sur les autres pays dits démocratiques tels que le Brésil, la Hongrie, la Pologne, l’Inde ou les Etats-Unis, montre que le processus électoral ne garantit pas l’accession au pouvoir de défenseur des valeurs démocratiques. Plus ou moins accusés de populisme, ces dirigeants sont l’avant-garde du néolibéralisme assumé. Le nationalisme d’antan est recyclé dans une vision de la politique au service de la compétition économique, en faisant croire que cela augmenterait la richesse au profit de tous. Mais ces quatre ans de crises ont révélé la réalité du discours néolibéral. L’hôpital qui était soi-disant un gouffre financier a été partout dans le monde en première ligne. Tous les chefs d’entreprises qui tenaient des discours sur l’autonomie des entreprises et l’inconséquence financière des syndicats ont imploré l’état de les aider en empruntant sans retenu.

Évidemment échec théorique du néolibéralisme qui n’est qu’une doctrine valable en période de croissance, mais comme la dette a été monétisée elle sera remboursée par l’inflation, non pas celle des salaires, mais celle des actifs financiers et des grands patrimoines. Les premiers rapports montrent déjà l’augmentation des inégalités sociales et ce n’est pas fini. Pour s’en convaincre il suffit de regarder les cours de bourse des GAFAs.

La démocratie n’est pas qu’un processus électoral paisible dont le seul but est de choisir un chef pour quelques années, c’est aussi des valeurs fondamentales. L’histoire de la démocratie a toujours mis en avant l’égalité de tous les citoyens, mais aussi le respect des droits de tous les humains. Ce qui se passe en Méditerranée avec les migrations, démontrent l’incapacité de nos régimes politiques d’être conforme à ses idéaux. Le pragmatisme s’allie à la sécurité pour abandonner l’humanisme construit pendant plus de 2000 ans.

Quelques anticipations

Conformément à la logique néolibérale, la pression sur les gouvernants pour discipliner le peuple sera de plus en plus forte. La loi sécurité et liberté qui autorise le fichage des croyances et des activités syndicales en est un exemple récent. La gestion extrêmement dure des manifestations des gilets jaunes va dans le sens de ce que l’on peut constater dans beaucoup de pays dit "illibéraux". Le capitalisme ne craint pas les régimes autoritaires.

La crise économique actuelle et la nécessité de lutter contre le réchauffement climatique risque d’obliger le capitalisme à s’adapter à la décroissance. Or le capitalisme est bien adapté à une économie en croissance, beaucoup moins à une économie en décroissance. Cette situation comme pendant la crise sanitaire va pousser les entreprises à faire pression sur l’État pour maintenir au nom de la compétitivité le niveau de profit au détriment des salaires. Cela induira une pression sociale qui demandera un régime de plus en plus autoritaire.

Plus surprenant, le modèle chinois, longtemps présenté comme une horreur, est de plus en plus présenté par les économistes, en raison de sa capacité à mettre un contrôle social énergique par les comme un modèle excellent, car il permet de maximiser la croissance du PIB. Depuis quelques années, nous avons aussi généralisé les caméras de surveillance et beaucoup d’élus s’intéressent à la reconnaissance faciale. L’application TousAntiCovid, si elle a eu quelques maigres effets positifs sur le suivi des cas contacts, est potentiellement la porte d’entrée des multiples applications qui pourront un jour valoriser les "bons comportements". Du temps de la guerre froide les grandes idéologies s’inspirent des deux pays qui dominaient le monde, en remplaçant la Russie par la Chine on retrouve un peu la même configuration géopolitique. Un capitalisme privé qui manipule l’État aux États-Unis, un capitalisme étatique au service de l’économie en Chine qui remplace l’idéologie communiste. Mais les deux versions convergent sur le fond vers la doctrine néolibérale et les tensions n’auront de sens qu’en termes de nationalisme.

Le vrai débat qui monte sera celui entre ceux qui continuent de croire qu’il faut favoriser la production de biens et dans une logique capitaliste et ceux qui pensent que l’avenir de l’humanité passe par une meilleure prise en compte collective de notre appartenance à la nature. La première option voit essentiellement l’homme comme un consommateur, la seconde comme un citoyen capable de se penser comme appartenant à une humanité qui habite avec d’autres êtres vivants une planète finie.

L’abandon des élections semble peu probable à court terme, le capitalisme mettra une partie de ses richesses pour contrôler, via sa mainmise sur les médias et les réseaux sociaux, l’opinion publique. On peut donc émettre l’hypothèse que le néolibéralisme n’est compatible qu’avec une version minimale de la démocratie. Celle qui se résume à la mise en place d’un processus électoral, qui se passe sans violence.

Quelques propositions utopiques

L’État, contrairement à ce qu’en a fait notre constitution, ne doit pas être le sommet d’une pyramide dont le peuple serait le bas, au contraire son rôle est de remettre de l’égalité quand l’économie ou la malchance en fabrique. Comme Solon qui avait su montrer aux Athéniens que la dignité et la liberté étaient des valeurs plus fortes que la propriété privée, un démocrate doit résister à la puissance de la richesse et ne pas se contenter de choisir un représentant qui défend ses intérêts. Plus généralement la démocratie est un régime qui considère qu’aucune domination n’est acceptable, un vrai programme révolutionnaire. Le consentement des citoyens aux décisions, comme dans les autres domaines de la vie, ne peut se contenter d’être présumé. " Consentir, c’est être partenaire d’une décision dont on partage la responsabilité" (Emmanuel Hirsch). À titre individuel cela impose de bien vérifier si on n’empiète pas sur les libertés individuelles, à titre collectif cela suppose un vrai débat public pour éclairer les choix qui motivent les décisions.

La régulation de l’économie doit se faire en tenant compte de l’intérêt général et ne pas avoir comme seule boussole la croissance et la rentabilité financière. Avoir réduit le nombre de lits de réanimation pour des raisons de rentabilité ou laisser la maîtrise vaccinale à des groupes pharmaceutiques, qui préfèrent garder leur brevet pour gagner énormément d’argent, est typique de la logique néolibérale. Une régulation doit prendre l’intérêt général sur le long terme. L’État doit se donner les moyens d’être localement l’assureur de dernier recours et se donner la responsabilité de construire une société résiliente pour affronter les problèmes environnementaux et les risques de pandémie.

L’incapacité des États à se coordonner pour affronter la crise climatique ou la perte de biodiversité démontre la faiblesse de la gouvernance mondiale. À l’heure de la mondialisation, asseoir la démocratie sur 200 États obsédés par la souveraineté nationale ne semble pas être efficace. Cela fait bien l’affaire des multinationales qui n’ont pas grand-chose à craindre des velléités de régulation. Pas de président du monde, ni de gouvernement mondial, mais des gouvernances démocratiques spécifiques sur les grands enjeux mondiaux avec des moyens et un réel pouvoir d’action. La première des choses serait, pour rendre l’ONU un peu plus démocratique, de changer la représentation extrêmement inégalitaire des États dans le Conseil de sécurité. La citoyenneté nationale doit laisser vivre les citoyennetés locales et ne doit pas empêcher de laisser émerger une citoyenneté mondiale, assise sur les droits humains fondamentaux.