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  La tentation de la paix par la force

samedi 18 avril 2026, par François Saint Pierre

« Dans les actions de tous les hommes… quand il n’y a pas de tribunal où se référer, on regarde vers la fin. »

— Machiavel, Le Prince, Chapitre XVIII

Philosophie politique

En 1963, suite à la lecture des Mains sales de J.-P. Sartre, du Zéro et l’Infini d’Arthur Koestler et de la pièce de théâtre Les Justes de Camus, je me suis confronté à l’adage : « La fin justifie les moyens ». Ce furent mes premières interrogations sur la légalité, la légitimité, mais aussi sur la robustesse de mes croyances utopiques dans l’avenir du monde. Soixante-trois ans plus tard, je suis convaincu, comme Machiavel, que c’est la fin qui détermine la justesse de l’action et non le but affiché. Pour conduire l’action, la morale déontologique kantienne ne peut pas toujours servir de guide ; elle doit cependant nous inciter à redoubler de vigilance face à l’usage d’une morale conséquentialiste toujours incertaine, car la fin n’est jamais connue par avance.

Dans une nation un tant soit peu démocratique, le consensus consiste à respecter l’État de droit, qui constitue la référence déontologique des comportements sociaux. Cela fonctionne tant que la Constitution, l’ensemble des lois et les procédures d’émergence des élites sociales et politiques sont globalement acceptées. Les manifestations, parfois violentes, de rébellion dans les rues de Téhéran ne posent pas, en revanche, de problèmes moraux : un État de droit défaillant peut légitimement être contesté.

Au niveau international, ce que l’on nomme « droit international » est bien trop fragile pour fournir une référence déontologique solide. L’ONU, les organisations internationales et les instances judiciaires supranationales n’ont pas su créer, pour l’humanité, l’équivalent de l’État de droit national. Le concept de souveraineté nationale pour chacun des 193 États membres de l’ONU reste, de fait, prédominant sur les références à la Déclaration universelle des droits de l’homme ou au droit des peuples à disposer d’eux-mêmes.

Toutes les grandes déclarations onusiennes sont fondamentalement démocratiques, car basées sur le principe d’égalité. Or, nos démocraties libérales elles-mêmes peinent à l’appliquer, justifiant la hiérarchie socio-économique par des nécessités de fonctionnement et se contentant de systèmes électoraux biaisés par l’argent. Pour ces pays, le principe d’égalité perd toute valeur dès qu’il franchit les frontières : chaque État, notamment au sein de l’ONU, défend ses intérêts propres plutôt que les valeurs universellement reconnues.

« Les États n’ont pas d’amis, ils n’ont que des intérêts », disait Charles de Gaulle. Le seul critère de la « guerre juste » serait donc l’intérêt national. Machiavel a montré que la morale individuelle et la raison d’État n’obéissent pas aux mêmes critères. Mais on ne peut agir comme si les nations n’étaient guidées que par cette seule logique. En effet, les conséquences environnementales de la mondialisation démontrent que l’intérêt national doit désormais être perçu à travers le prisme de l’intérêt commun des habitants de la planète, humains ou non humains. Si l’intérêt hégémonique des États-Unis est évident pour eux-mêmes, il ne l’est aucunement pour les pays dominés. Ces dominations interétatiques renvoient implicitement à un modèle hiérarchique entre les nations, et donc entre les hommes. Comment peut-on s’affirmer démocrate tout en soutenant une politique de domination ou d’inspiration coloniale ?

Le camp occidental s’est toujours revendiqué de la démocratie — qu’il n’a pourtant jamais réellement respectée dans ses principes —, du droit international — qu’il a trop souvent rédigé à son avantage — et de la justice internationale — qui a toujours excellé à condamner les perdants de l’Histoire. Ces critiques n’exonèrent pas les autres pays de leurs responsabilités, mais le bloc occidental a contre lui d’avoir conduit la marche du monde depuis longtemps.

Un peu d’histoire

Regarder vers la fin, c’est prendre du recul historique. Le présent deviendra passé ; toute réflexion stratégique doit donc s’appuyer sur les expériences antérieures. Selon les archéologues, les conflits chez les chasseurs-cueilleurs étaient rares en raison de la faible densité de population. La sédentarité a ensuite provoqué des affrontements violents entre clans ou tribus, bien que limités dans le temps et l’espace. La domination territoriale pour l’accaparement des ressources n’est pas une invention du capitalisme. En interne, les communautés disposent de mécanismes juridiques pour gérer la violence, ce qui n’exclut pas les rapports de force : la persistance du modèle patriarcal ou l’accroissement des inégalités sociales montrent que le droit, même régulé par une force légitime, n’efface pas la domination.

Les communautés politiques ont évolué vers le modèle étatique ou impérial, mais les différends internationaux n’ont jamais pu être totalement arbitrés par une instance supranationale. Comme l’écrivait Carl von Clausewitz : « La guerre est la continuation de la politique par d’autres moyens. » L’ONU n’a jamais pu créer une communauté politique d’États égaux ; le droit de veto accordé aux grandes puissances est le symptôme d’un système concurrentiel et inégalitaire. Dans un État, le monopole de la force publique permet l’égalité devant la loi ; ce n’est pas le cas dans les rapports internationaux.

Les religions et idéologies soudent les peuples en cas de conflits et servent souvent de justifications aux responsables politiques, mais n’expliquent pas les causes profondes des guerres. L’Occident a souvent justifié la colonisation par la « mission civilisatrice » et ses guerres par la « démocratisation », mais l’accaparement des ressources reste une grille de lecture bien plus efficace. Hier alimentaires, les ressources cruciales sont aujourd’hui plutôt du côté de l’énergie, des terres rares et tous ce qui permet de développer les compétences numériques. La maitrise de l’IA est devenue en quelques années un outil indispensable de la puissance militaire, économique et culturelle. L’utopie d’un productivisme mondialisé garantissant l’accès de tous aux ressources via le libre-échange s’est avérée être une illusion.

La certitude en une asymétrie de puissance favorise souvent le déclenchement des conflits, pourtant l’histoire récente montre que la supériorité militaire débouche rarement sur une victoire politique. Le résistant, par son lien étroit au territoire, possède un avantage temporel. Si la Résistance française a toujours bonne presse, le discours dominant tend aujourd’hui à amalgamer résistance et terrorisme. Les médias minimisent la terreur induite par les actions militaires visant des civils, tout en disqualifiant les actes de résistance non conventionnels. Qualifier l’adversaire de « terroriste » devient un blanc-seing pour frapper des populations civiles considérées comme complices.

En politique étrangère française, le champ décisionnel est réduit et déconnecté du débat électoral. Il faut compter avec l’inertie de la doctrine diplomatique, l’influence de l’armée, les conseillers présidentiels et les chefs de partis. Le Gouvernement et l’Assemblée nationale pèsent peu, selon une interprétation discutable de la Constitution. L’exemple des interventions militaires au Sahel montre que « la fin n’a pas justifié les moyens ». La rapidité et la discrétion stratégiques ne doivent pas empêcher un débat de fond sur les enjeux de longs termes. Exclure le peuple sous prétexte d’incompétence conduit à sous-estimer les conséquences économiques et sociales des choix diplomatiques. Nos sources d’approvisionnement (pétrole, uranium, panneaux solaires) sont des questions qui concernent chaque citoyen, tout comme le risque de voir des soldats tués dans des missions présentées comme du simple maintien de l’ordre.

Tour d’horizon des enjeux stratégiques actuels

Certains conflits n’impliquent pas directement l’Occident (Cambodge-Thaïlande, Afghanistan-Pakistan). En Libye, au Sahel ou au Soudan, l’Occident a joué un rôle historique, mais n’assume pas le délitement étatique consécutif à ses interventions. Au Soudan, des forces paramilitaires soutenues par les Émirats arabes unis commettent des atrocités. Il est notable que la France, contrairement à d’autres situations, n’invoque pas ici ses accords militaires avec les Émirats pour intervenir, se contentant d’ignorer les massacres, après avoir évacué son personnel diplomatique.

En Ukraine, la nostalgie russe de l’ex-URSS est déterminante, mais l’Occident n’a jamais réellement cherché à définir des rapports apaisés avec son ancien adversaire après 1991. La puissance russe ne lui permet pas de conquérir au-delà des zones russophones, tandis que le soutien occidental ne permet pas à l’Ukraine de tout reconquérir. Les sanctions n’ont pas fait s’effondrer la Russie, mais ont affaibli l’économie européenne.

Israël — solution coloniale aux remords européens consécutifs à la Shoah, votée à l’ONU mais contraire au droit des peuples — poursuit son expansion territoriale sous couvert de légitime défense. L’Occident semble nier une histoire pourtant bien documentée et tarde à imposer la création d’un véritable État palestinien, qui nécessiterait un dédommagement conséquent pour un peuple spolié et dispersé.

Ces conflits s’inscrivent dans des logiques de domination vieilles de plus de 50 ans. On impose un rapport de force sous peine de rétorsions. Après 1945, le monde était tripolaire (avec une France tentant un pont avec les non-alignés). Aujourd’hui, deux superpuissances dominent (USA et Chine), face à une Russie déchue, une Inde émergente et une Europe réduite à un marché autogéré. Le conflit direct USA-Chine étant quasi impossible, leur concurrence sera sous-jacente dans chaque crise. Le comportement erratique de l’équipe Trump s’explique par la tension entre les partisans de l’ancien modèle (Russie comme ennemi principal) et ceux qui prônent un partage du monde entre les USA et un empire chinois ayant vassalisé le Sud global par le commerce.

Être citoyen du monde

Plutôt que de s’unir face au défi climatique, certains États, dans une logique de « capitalisme de la finitude », se lancent dans des guerres pour l’accaparement des ressources. Les peuples, eux, évaluent ces logiques à l’aune de leur pouvoir d’achat ou devant des chaînes d’information qui traitent la guerre comme un match de catch.

Est-il possible de se sentir citoyen d’un monde démocratique quand l’information est biaisée et que les décisions sont dictées par des lobbies ou par des nations qui se croient hégémoniques ? L’humanité n’a pas encore construit le cadre institutionnel permettant à chacun de peser, ne serait-ce que d’un petit epsilon, sur les grandes orientations stratégiques concernant l’habitabilité de la planète. C’est là un défi majeur pour une jeunesse sensible à l’injustice et dotée d’une conception du progrès plus réaliste que celle des précédentes générations grisées par les promesses de la société de consommation.