mardi 21 octobre 2025, par Pascal Prel
Quel chemin parcouru depuis cette fameuse soirée du 17 novembre 2025, lors de la tenue d’une des séances du Café Politique de Balma, qui fut un révélateur pour beaucoup. Intitulée de manière fort à propos “Comment sortir de la crise politique actuelle ?”, ce fut l’occasion d’imaginer ensemble des alternatives qui fort heureusement ont pu voir le jour depuis.
Il est vrai qu’à cette époque nous avions atteint des sommets en termes de chaos de la représentation politique : déconnexion entre les acteurs politiques et les populations, clivages et radicalisations extrêmes, postures et manipulations, abus de pouvoir, en bref un spectacle consternant une bonne partie de la population.
Il est vrai aussi que la société française avait subi comme partout dans le monde les dérives ultra-libérales de l’économie de l’attention et de la marchandisation de l’émotion, à base de mensonges si nécessaire, et outillées en cela de manière très efficace par les algorithmes des réseaux sociaux développés par les géants du numérique. L’art du débat franc mais courtois semblait alors une relique du passé, et les acteurs politiques n’avaient pas échappé à ce phénomène sociétal mondial.
Facteur aggravant en France, la culture et les institutions politiques historiques n’avaient rien pour arranger les choses. De nature binaire, si vous n’étiez pas Pour, vous étiez Contre. Si vous n’étiez pas dans la Majorité, vous étiez dans l’Opposition. Si vous n’étiez pas de Droite, vous étiez de Gauche. Si vous n’aviez pas Raison, vous aviez Tort. Et les Partis Politiques s’étaient ainsi constitués et développés pas seulement pour faire valoir des idées, principes et actions en faveur du bien-être des populations, mais surtout pour permettre à ses membres dirigeants d’accéder au Pouvoir ! Gagner le maximum de sièges afin d’avoir la Majorité et donc les coudées franches pour exercer le Pouvoir. Accéder au Pouvoir, Exercer le Pouvoir, et le Garder quoi qu’il en coûte : le graal ! But ultime, la fonction suprême de Président de la République attisait ainsi toutes les convoitises des Chefs de Partis et de leurs aréopages, mêlant courtisanerie et trahisons, sclérosant encore un peu plus la vitalité démocratique.
Mais en 2025, les sociétés n’étaient plus celles qui avaient vu l’avènement de la Vème république près de soixante-dix ans plus tôt. D’un monde bipolaire Capitalisme contre Communisme, de nouvelles voix étaient montées en puissance, au niveau des états comme des peuples. Une pluralité et une plus grande diversité des besoins, des mœurs, des cultures ou des visions du monde, induisant une plus grande complexité que la plupart des personnes avaient du mal à appréhender…au point souvent de les rejeter ! Le déni ou la colère générés par tout changement vécu comme subi.
En effet, les sciences cognitives et les sciences sociales avaient montré qu’au cours de son évolution, l’esprit humain avait développé des raccourcis, les biais cognitifs, destinés à l’aider à faire face et survivre dans un environnement parfois hostile : faire le tri des informations, leur donner du sens, agir vite et mémoriser pour être encore plus efficace la prochaine fois que des situations similaires se présenteraient. Ces biais de simplification, bien utiles dans la vie quotidienne, étaient aussi un frein naturel à une compréhension plus globale et une acceptation du monde et de sa complexité. Ils généraient bien naturellement des émotions négatives en lien avec la frustration ressentie. La connaissance de ces raccourcis cognitifs, et la faculté de les reconnaître chez les autres mais également dans ses propres raisonnements, n’était pas l’apanage de tout un chacun. Seule une éducation à ce sujet pouvait permettre de développer cette faculté. Bien évidemment, les puissants de toutes natures, souvent bien conseillés sur ces sujets, avaient l’art de les utiliser dans leurs discours et agissements à leur profit, et bien souvent au détriment de leurs publics. « Apprenez que tout flatteur vit aux dépens de celui qui l’écoute », comme disait le renard au corbeau dans la célèbre fable de Jean de la Fontaine.
Outre la perception d’une complexité croissante d’un monde de plus en plus interconnecté, une prise de conscience avait vu le jour au niveau mondial des impacts délétères des sociétés humaines sur ses conditions mêmes d’existence, nécessitant ainsi une coopération internationale qui ne s’inscrivait plus dans le simplisme des États-Nations souverains. Les façons traditionnelles de gouverner craquaient de toutes parts. Le populisme se nourrissait et surfait sur la vague montante d’anxiété des peuples face à l’accumulation des crises que les pouvoirs en place ne savaient pas résoudre, créant ainsi un risque majeur de dérive autoritaire anti-démocratique. Le risque s’était d’ailleurs avéré au Etats-Unis lors du second mandat de Donald Trump, grâce notamment au support des technologies des géants du numérique qui s’évertuaient ainsi à exacerber les divisions. “Diviser pour régner" rien de très nouveau dans l’histoire humaine, avec une efficacité démultipliée grâce aux développements technologiques.
La question se posait donc en 2025 en France avec une acuité particulière : Comment sortir de la crise politique ? Ou bien encore, quelles alternatives de gouvernance ?
Comme souvent, c’est au sein des organisations et des entreprises que des pratiques de fonctionnement et de prises de décision avaient déjà été expérimentées, comme alternatives à la concentration des pouvoirs des modèles pyramidaux où les Chefs (masculins le plus souvent) “savent tout et ont toujours raison”. Confrontées elles-aussi à la diversité et à la complexité croissante de leurs clients, fournisseurs, employés, et plus globalement de l’ensemble de leur parties prenantes (en termes de nationalités, cultures, genres, besoins, attentes, valeurs ou croyances), voire de leurs produits, services, organisations ou processus, et toujours à la recherche d’efficacité économique, certaines entreprises s’étaient résolues à impliquer plus fortement lesdites parties prenantes au travers de dispositifs dits “d’intelligence collective”. La diversité était alors recherchée et encouragée dans ces entreprises, de manière à avoir le plus de points de vue différents sur les mêmes sujets, et ce faisant, permettre d’identifier des solutions plus adaptées à l’ensemble des parties. Les pouvoirs pouvaient également être décentralisés au travers de “gouvernances partagées”(1), jusqu’aux prises de décision avec des méthodes basées sur le consentement plutôt que sur des majorités ou des consensus(2).
Au niveau citoyen également, des collectifs et des mouvements avaient expérimenté de telles pratiques de gouvernance et de décisions partagées, notamment en constituant des listes pour des élections locales. À mi-chemin entre entreprise et citoyenneté, des sociétés coopératives et participatives (Scop) s’étaient également formées et développées en adoptant ces principes et pratiques.
En bref, des pratiques basées sur des valeurs d’universalisme et de bienveillance à l’égard de l’ensemble des parties prenantes de la société, humaine et non-humaine (environnement), un dépassement de soi en opposition aux valeurs de pouvoir et réussite personnels caractéristiques de l’affirmation de soi(3).
Cela étant, encore peu de personnes à l’époque connaissaient l’existence de ces alternatives, et encore moins avaient eu l’opportunité d’expérimenter les pratiques associées. Comme tout élément de changement, elles pouvaient de prime abord susciter de la défiance, voire du rejet, par les populations et leurs représentants politiques. En France, quelques alternatives avaient été tentées au plus haut sommet de l’État par le Président de la République Emmanuel Macron en 2019 avec le “Grand débat national” puis “La convention citoyenne pour le climat”. Mais chassez le naturel, il revient au galop ! Les résultats n’étant pas en ligne avec les pensées et probablement les intérêts des tenants du Pouvoir, ils furent au mieux édulcorés ou ignorés…créant ainsi du ressentiment auprès de ceux qui s’étaient engagés dans ces initiatives, voire qui y avaient vu ne serait-ce qu’une innovation sociétale digne d’intérêt, et préparant ainsi la crise de 2025.
Fort heureusement, des dissidents des Partis Politiques traditionnels et de nouvelles figures avaient émergé à partir de cette époque, ayant vu dans ces pratiques alternatives des opportunités sociétales mais aussi électorales de se différencier. Des propositions et des listes s’étaient constituées lors des élections qui suivirent, municipales puis législatives et présidentielles. Les Ténors du Pouvoir politique (aidés en sous-main des puissances économiques) avaient bien sûr mis tous leurs savoir-faire et ressources pour les disqualifier, mais quelques victoires emblématiques de ces nouveaux entrants avaient réussi à convaincre une plus large part de la population que des manières mieux intentionnées de faire de la politique étaient non seulement possibles, mais préférables.
Comme toute évolution sociétale, ces pratiques auront mis des années à se populariser et à montrer leur intérêt au service de la société. Éducation et expérimentation auront été les facteurs clés d’acceptation sociale de celles-ci, animées par des valeurs de bienveillance universelle à l’égard de tous les vivants. Mais comme nous le montre l’Histoire, la partie n’est jamais gagnée et une vigilance continue s’impose pour éviter de retomber dans nos biais de simplification, bien exploitée par tous les populismes et les autoritarismes, ce que l’écrivain américain Henri Louis Menken exprimait ainsi :
“Pour tout problème complexe, il existe une solution qui est claire, simple… et fausse”.
(1) Wikipédia - Gouvernance partagée : Le terme générique de gouvernance partagée regroupe plusieurs modes de structuration des prises de décisions et de leur mise en œuvre dans une organisation ou un collectif, visant à réduire ou à supprimer la concentration des pouvoirs entre les mains d’un petit nombre de personnes, pour les répartir parmi celles qui réalisent le travail. Selon Aurore Birmont, il s’agit d’un mode de gouvernance reposant sur la volonté de privilégier les relations de coopération et de développer l’autonomie des membres (ce qui va avec plus de responsabilité).
(2) Université du Nous : “consensus (accord positif et unanime, tout le monde dit oui) vs. consentement (considération des objections nécessaires et raisonnables - personne ne dit non)
(3) “Les valeurs de base de la personne : théorie, mesures et applications” Shalom H. Schwartz dans “La revue française de sociologie 2006/4 vol. 47”