dimanche 19 octobre 2025, par François Saint Pierre
Un monde en crise
Le panorama mondial n’est guère réjouissant : guerre en Ukraine et au Soudan, génocide à Gaza, record vieux de 3 millions d’années de concentration de CO2 dans l’atmosphère battu en 2024, inégalités économiques croissantes avec une stagnation globale du niveau de vie pendant que le patrimoine des plus riches explose, etc.
Dans ce contexte, la France, longtemps convaincue que ses institutions garantissaient une forte stabilité politique, découvre les effets dévastateurs d’un blocage politique produit par le choix démocratique des électeurs. Dans un paysage politique qui est de plus en plus fragmenté, le seul consensus est le constat que cette impasse institutionnelle nuit à la dynamique économique et la qualité de vie.
Beaucoup ont expliqué cette situation par l’ambition personnelle des principaux acteurs politiques. D’autres ont pointé les failles de notre Constitution de la Cinquième République, inspirée de celle de la République de Weimar, qui permit l’ascension « démocratique » d’Hitler au pouvoir.
Mais on peut aller plus loin : une démocratie ne saurait se réduire à un simple système électoral où le citoyen vote pour un maire, un député ou un président, mais reste exclu de la plupart des décisions importantes en dehors des campagnes électorales.
Un centre en déroute, une droite désorientée, une extrême droite qui se notabilise.
La France n’est pas seule à être paralysée face aux grands défis de paix et d’écologie. Mais elle est en plus incapable de sortir de l’ornière d’une crise institutionnelle et idéologique profonde.
Pendant sept ans, nos élus ont mis en œuvre une politique de l’offre, dopée par des baisses d’impôts en faveur des classes aisées, dans l’espoir que le ruissellement compenserait l’effritement du modèle social. Cet échec a longtemps été masqué par le recours massif à l’emprunt. Le retour de la croissance se faisant attendre et la dette pesant de plus en plus lourd, il devient nécessaire d’augmenter les recettes, de réduire les dépenses, de changer de stratégie — et surtout, de réformer un système institutionnel qui a montré son obsolescence.
Cette réalité est difficile à accepter pour ceux qui ont défendu cette politique avec arrogance. Les macronistes acceptent quelques retouches marginales, mais refusent de remettre en cause le soutien de l’État aux plus fortunés, convaincus que le capital reste le seul moteur de l’économie.
Le Rassemblement National, obsédé par les questions identitaires et aligné sur les idéologies illibérales en vogue, n’a ni projet économique structuré ni vision fiscale claire. La droite traditionnelle, quant à elle, s’aligne de plus en plus sur l’extrême droite, ne s’en distinguant que par son soutien plus affirmé aux grandes entreprises, tandis que l’extrême droite privilégie plutôt les PME.
L’accord conclu par Éric Ciotti avec le RN lors des dernières législatives ouvre la voie à une coalition entre droite populiste et droite conservatrice. L’élection de Donald Trump ou le succès de Giorgia Meloni montrent bien que la droite néolibérale, incarnée par Renaissance, n’a plus le vent en poupe. La frontière entre droite et extrême droite s’estompe avec la montée de la xénophobie.
Trois droites, trois gauches
Ces trois droites ont cependant un ennemi commun : la gauche. Mais celle-ci est elle-même divisée.
• Une gauche sociale-libérale incarnée par le PS,
• une gauche radicale portée notamment par LFI et le PC,
• et une gauche sociale-démocrate, globalisée, qui se revendique écologiste.
Comme leurs homologues à droite, ces trois gauches peuvent conclure des alliances de circonstance, mais représentent des catégories sociales et des idéologies bien distinctes. Cette double tripartition masque aussi une multitude de petits partis, de courants et de frondeurs, illustrant ce que Jérôme Fourquet a appelé l’« archipélisation » de la société française.
Une Constitution peu démocratique
La Constitution de 1958 a été pensée pour un affrontement droite-gauche, avec un avantage structurel donné à la majorité. En 1962, l’introduction de l’élection du président au suffrage universel a conféré un pouvoir quasi monarchique à un président pourtant peu responsable politiquement.
Tant que les assemblées restaient majoritaires, le système fonctionnait, même en période de cohabitation. Aujourd’hui, l’incapacité à constituer une majorité sur la plupart des textes rend le pays ingouvernable et démontre l’urgence d’une refonte constitutionnelle.
La Cinquième République ne prémunit pas contre les dérives populistes. On peut notamment s’interroger sur la longévité de l’article 16, inspiré de l’article 48 de la Constitution de Weimar, toujours en vigueur, malgré les nombreuses réformes. Même la Constitution américaine, souvent érigée en modèle, ne permet pas actuellement de contenir les dérives autoritaires d’un Donald Trump.
L’illusion d’un peuple unifié
Le blocage institutionnel reflète aussi une société profondément divisée. Chaque compromis est perçu comme une trahison. Certains, à l’aube d’Internet, pensaient que l’accès généralisé à l’information et au savoir faciliterait l’émergence d’une pensée commune. Il n’en fut rien.
La numérisation, portée aujourd’hui par l’IA, n’a pas engendré de consensus sur la gouvernance. Les réseaux sociaux, en enfermant les individus dans des bulles algorithmiques, éloignent de toute confrontation réelle d’idées. Mais même avec une représentation partagée de la société, les conflits d’intérêts perdurent dans une société profondément inégalitaire.
Démocratie et inégalités
La démocratie repose sur l’idée d’égalité : chacun peut participer à la définition et à la mise en œuvre de l’intérêt général. La droite, en renonçant à la monarchie, a accepté l’élection des gouvernants, mais demeure attachée à une vision hiérarchique de la société. Elle n’a jamais été pleinement démocrate. Les néolibéraux feignent de croire à l’égalité, mais en organisant la société autour du marché, ils donnent un pouvoir démesuré à ceux qui possèdent le capital, rendant l’égalité fictive.
La gauche peut se revendiquer démocrate, mais avec des nuances :
• Le PS accepte une place centrale pour le marché, limitant l’égalité réelle.
• La gauche radicale cède parfois à une vision élitiste, où une avant-garde éclairée guiderait le peuple.
• La gauche écologiste, préoccupée par l’urgence environnementale, tend parfois à minimiser les inégalités sociales engendrées par les politiques de transition. Quelle sortie de l’impasse ?
La situation n’est pas désespérée. La reconduction du budget 2025 ne serait pas une catastrophe. Certains estiment qu’un compromis provisoire est préférable en attendant 2027. D’autres pensent qu’il faut rompre immédiatement avec ce système. Quelle que soit la stratégie, un nouveau cap est nécessaire pour sauver notre système de protection sociale.
La démocratie n’est pas l’unanimité : c’est la confrontation de projets, sur la base d’un consensus sur des valeurs partagées — liberté, égalité, fraternité. Mais pour dépasser les contradictions actuelles, une réforme constitutionnelle est indispensable.
A minima, il faudrait rééquilibrer les pouvoirs entre Parlement et Président et revoir le mode de scrutin.
A maxima, il faudrait rédiger une nouvelle Constitution plus adaptée à une démocratie moderne. Deux options : attendre un président porteur de ce projet, ou convoquer une Assemblée Constituante en faisant participer de nombreux citoyens, à l’instar de l’Islande. Cette dernière voie est plus démocratique, mais suppose une classe politique prête à jouer le jeu.
État des lieux
Tout choix politique doit s’appuyer sur une analyse objective de la situation. Quelques constats parmi d’autres.
Décrochage technologique et industriel de l’Europe et notamment de la France.
Une démographie en chute libre sauf en Afrique.
Depuis pas mal d’années la valeur du patrimoine progresse plus que travail et les possesseurs de patrimoines très importants sont en pourcentages moins taxés que les classes moyennes supérieures. Phénomène qui se retrouve avec de petites variations dans tous les pays. Sous le prétexte de favoriser l’investissement productif, les plus riches bénéficiaient d’une extraterritorialité fiscale leur permettant d’échapper à toute redistribution du patrimoine.
Une urgence environnementale croissante qui dégrade non seulement la nature, mais aussi la qualité de vie de tous.
Le retour d’un nationaliste belliqueux après la désillusion de l’échec d’une mondialisation heureuse par le commerce.
Des territoires qui sous l’effet d’une hyper-concentration urbaine et des contraintes environnementales et financières, n’arrivent plus à trouver un équilibre satisfaisant entre rôle économique et qualité de vie.
Quel projet de gauche face au conservatisme xénophobe ?
En parallèle des réformes institutionnelles, il est impératif que des projets ambitieux pour la France de demain émergent et soient mis en concurrence dans le débat démocratique. Un projet se construit d’abord sur une analyse de l’existant ; il doit permettre de se projeter dans l’avenir tout en s’appuyant sur les valeurs que l’on défend.
Le projet soi-disant apolitique porté par Emmanuel Macron lors de la campagne présidentielle de 2017 reposait essentiellement sur la croyance dans le ruissellement : favoriser les riches afin d’augmenter le capital, dans l’espoir de relancer l’investissement et de dynamiser la consommation. L’histoire a démontré que cette stratégie n’a pas porté ses fruits. La France a continué à se désindustrialiser, et la consommation des plus aisés ne s’est pas révélée être la solution pour retrouver une dynamique économique saine. Cette approche a plutôt conduit à une ghettoïsation des classes supérieures, notamment en matière d’habitat.
Aujourd’hui, on peut considérer que le projet politiquement dominant est celui porté par l’alliance entre la droite conservatrice et la droite souverainiste. Cette alliance, encore officieuse, se construit peu à peu à travers les élections partielles et en vue des prochaines municipales. Quel est l’écart idéologique entre Jordan Bardella, Éric Ciotti, Bruno Retailleau, Laurent Wauquiez, Éric Zemmour ou Marion Maréchal ? Il est de plus en plus ténu. Ce n’est d’ailleurs plus tout à fait un projet politique : depuis plusieurs années, le pouvoir en place multiplie les compromis avec cette droite radicale, contribuant à la banalisation de ses idées.
La gauche, quant à elle, a perdu depuis 2017 toute capacité à influer sur les choix politiques. Elle ne pourra pas revenir au pouvoir en s’appuyant sur la nostalgie des années Hollande. Elle doit donc proposer des objectifs conformes à ses valeurs, mais surtout définir un chemin crédible pour les atteindre. Justice fiscale et sociale, prise en compte des contraintes environnementales, lutte contre les inégalités de revenus et de patrimoine, renforcement de la démocratie sont des objectifs classiques de la gauche. Mais, au vu des enjeux posés par les évolutions démographiques et la désindustrialisation du pays, il faut aussi y ajouter la volonté de retrouver une économie dynamique, garantissant une plus grande autonomie dans la production des biens essentiels, tout en restant compatible avec les impératifs environnementaux.
Plus difficile que de proposer une vision utopique : proposer une méthode dans une société de marché où la régulation principale reste l’argent. Contrairement à la vulgate médiatique dominante, l’avenir passe davantage par les compétences humaines que par l’accumulation de capital. Certes, l’investissement est nécessaire, mais dans des domaines clés comme l’intelligence artificielle, le spatial, l’informatique quantique, les énergies renouvelables, etc., c’est avant tout de chercheurs, d’ingénieurs et de techniciens supérieurs dont nous avons besoin. Les capitaux, eux, peuvent être mobilisés via des fonds souverains, à condition de faire des choix stratégiques clairs.
Une cohérence géostratégique est également indispensable : il est difficile de se revendiquer de gauche tout en soutenant des politiques néocoloniales. Un accord clair sur la vision de l’Europe que défend la gauche, notamment dans sa dimension géopolitique, me semble indispensable.
Des réflexions doivent également s’ouvrir sur les biens communs, les biens essentiels, les excès de consommation, la vie concrète dans les territoires avec les enjeux cruciaux du logement et de la mobilité.
En guise de conclusion
Le fonctionnement de notre démocratie est aujourd’hui contraint par une Constitution qui favorise la radicalisation des positions politiques, plutôt que la recherche de compromis. Deux options s’offrent à nous : aller au bout de cette logique pour provoquer une rupture forte avec notre système actuel, ou, au risque de l’enlisement, privilégier la voie des compromis pour enrayer la dégradation de l’économie et des comptes publics.
Si la classe politique a, jusqu’ici majoritairement, choisi la deuxième option, les Français restent très partagés. Il est donc essentiel que tous les citoyens puissent participer à ce débat, afin qu’il ne soit pas confisqué au profit des seuls intérêts à court terme des partis politiques.