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  « Rien n’est à craindre, tout est à comprendre » - Marie Curie

mardi 22 mars 2022, par Pascal Meledandri

Nous sourions aujourd’hui à la mémoire de ces temps moyenâgeux racontés par nos manuels scolaires, quand les héritiers de la science grecque pensaient la terre au centre de l’univers, tentés de ranger cette cosmogonie géocentrique sur l’étagère des mythes et légendes de cette antiquité primitive. Il ne faudrait pas pour autant passer à côté d’un point aussi subtil qu’essentiel : le modèle géocentrique n’est pas une fable ou une élucubration, il ne s’agit pas d’une création du monde en sept jours, ou du regard d’une femme qui vous change en statue, mais bien d’une proposition scientifique. Le système géocentrique, complété par la théorie des épicycles d’Hipparque, fonctionne, il explique le mouvement des objets célestes, et permet même de prévoir les éclipses. Ce n’est qu’avec l’arrivée d’observations nouvelles que Copernic a pu, ou dû, proposer une nouvelle cosmogonie, héliocentrique, plus simple, plaçant le soleil au centre de l’univers.

Si nous avions vécu entre 1576 et 1580 sur l’ile de Ven, dans cette étroite bande de mer qui sépare aujourd’hui le Danemark et la Suède, peut-être aurions-nous eu la chance de croiser Tycho Brahe, astronome du roi, observateur infatigable, déjà connu pour avoir observé une super nova et participé au renversement de la cosmogonie Aristotélicienne. Peut-être aurions-nous pu également assister à ses réflexions cherchant à concilier le géocentrisme qu’en tant que croyant, il ne pouvait abandonner, et la théorie héliocentrique qu’en tant qu’observateur il ne pouvait nier. Ainsi, il semble qu’à force d’imagination, d’intelligence et de travail, il y soit même parvenu, aboutissant en un nouveau système du monde, mélange complexe des deux autres propositions, permettant que le soleil et la lune continuent de tourner autour de la terre tandis que les autres planètes orbitaient autour du soleil. Fragile victoire cependant, rapidement mise en lambeau par ses successeurs qui confirment de façon indubitable la place centrale du soleil dans la geste planétaire.

Aujourd’hui, les sciences cognitives pourraient trouver dans la démarche de cet honnête homme qu’on ne saurait soupçonner de bêtise, un exemple de la manifestation du biais de confirmation, ou quand notre propre cerveau détourne les ressources d’intelligence et de logique à sa disposition pour démontrer la réalité d’un axiome. La terre est au centre du monde, la preuve, il ne saurait en être autrement. Corollaire : si les données observées indiquent le contraire, c’est une mauvaise compréhension des données observées et je vais les expliquer. Caricaturé ainsi on dirait presque une citation des Shadocks et pourtant c’est un biais tout à fait commun. Il n’est pas si facile de penser contre soi-même et souvent, par idéologie ou préjugé nous utilisons mal notre raison. Pendant des siècles, les théologiens et autres hommes de foi, ont travaillé à prouver l’existence de Dieu par cet organe. Chaque nouvelle découverte, chaque nouvelle avancée scientifique remettant en cause l’enchaînement logique du moment, a été l’occasion de nouveaux cheminements, de nouvelles façons de prouver l’existence du Tout Puissant. Cette démarche continue aujourd’hui encore, avec plus ou moins de dynamisme suivant le Dieu à défendre. Pourtant, à chaque fois, la faille est la même : la logique utilisée prouve l’existence de Dieu, en partant de l’hypothèse que Dieu existe. 

Ramenée à notre époque moderne et avec un peu de bonne volonté, on peut établir un lien entre l’histoire de Tycho Brahe et le débat auquel nous assistons depuis plusieurs dizaines d’années sur les systèmes de production de l’énergie. Au départ, la question posée est relativement simple : la vie est courte, nous avons besoin de temps, et pour gagner du temps nous avons besoin d’énergie. L’énergie nous permet de nous déplacer plus vite, de faire plus de choses simultanément, de maintenir notre température corporelle dans des limites favorables à la procréation, de vivre plus longtemps, et pouvoir ultime, de partager des informations à la vitesse de l’éclair avec des foules considérables. L’idée d’aborder la question de l’énergie par le prisme du temps semble intéressante parce que, quand vient la question de l’économie d’énergie et de la rationalisation de nos besoins, il devient alors essentiel de commencer par interroger notre rapport au temps, mais c’est un autre débat. Il existe différentes façons de regrouper les sources d’énergie exploitables, de manière arbitraire prenons les catégories suivantes : l’ énergie fossile, obtenue principalement par la combustion de matières organiques décomposées pendant des millions ou des centaines de millions d’année (pétrole, gaz naturel, charbon) , l’énergie nucléaire, obtenue par la fission d’atomes de matériaux relativement rares, mais doués pour cet exercice, et enfin l’énergie renouvelable, obtenue de différente façons (éolienne, solaire, etc.), avec surtout une promesse partagée qui serait de ne pas dépendre de l’exploitation de ressources finies qui font partie des défauts des deux autres groupes.

Dans les années 70, après le premier choc pétrolier, quand certains états font le choix de développer l’utilisation de l’énergie nucléaire pour diminuer leur dépendance économique à des puissances extérieures, des hommes et des femmes, estimant que les dangers posés par ce choix technologique étaient inacceptables, se sont mobilisés contre son utilisation. Ils ont créé des organisations, ont communiqué, proposé un scénario, investi des partis politiques, et obtenu quelques victoires, parmi lesquelles, en France, une diminution significatives des activités industrielles dans ce domaine, un ralentissement voir un arrêt du programme de remplacement des centrales existantes, un ralentissement de la recherche, un abandon des compétences, une évolution des opinions défavorables et l’augmentation des investissements dans les énergies renouvelables. En Allemagne, pays moins engagé dans la production d’énergie d’origine nucléaire, il semble que les mouvements anti-nucléaires aient réussi à obtenir l’arrêt des centrales, y compris de centrales en état de marche, et, depuis une vingtaine d’années, le développement massif des énergies renouvelables. Bref, des résultats loin d’être négligeables et pour lesquels chaque militant ou penseur travaillant à défendre cette cause devrait ressentir une forme de satisfaction.

Pour autant, depuis le début de cette lutte, d’autres éléments du réel ou de l’actualité sont venus questionner la justesse de son orientation. - L’apparition du changement climatique comme nouvelle problématique, essentiellement attribuable au CO2 produit par la combustion des énergies fossiles. - L’incapacité des énergies renouvelables à répondre aux besoins des populations sans un recours massif aux énergies fossiles et ce, malgré les investissements massifs opérés depuis une vingtaine d’années, comme c’est le cas en Allemagne. - Enfin, de façon, paradoxale, la survenue de deux accidents nucléaires majeurs, Tchernobyl et Fukushima. Ajoutons encore à cette liste, ceux de l’actualité récente, dans laquelle, bien que pour une fois unie, l’Europe trop dépendante du gaz et du pétrole en provenance de Russie, n’a pas disposé et ne dispose pas de toute sa liberté d’influence pour soulager le sort du peuple d’Ukraine.

Au sujet des deux accidents nucléaires mentionnés, effectivement on peut y voir une sorte de paradoxe ou au moins une idée qui heurte le préjugé ordinaire. Dans le monde qui précède ces deux accidents, la perception partagée de la réalité du nucléaire passe par son utilisation militaire sur Hiroshima et Nagasaki. Cette perception permet le développement d’une narration sans limite et il est possible d’infuser dans l’inconscient des peuples menacés de guerre froide, le récit largement fantasmé d’une énergie née dans le péché originel d’un meurtre de masses, porteuse d’une puissance destructrice surhumaine, d’une létalité sans frontière, invisible, aveugle, et ceci pour les siècles des siècles. Toutes les caractéristiques d’un nouveau fléau de Dieu sont rassemblées, il n’y a pas d’autre alternative que de s’y opposer et c’est là qu’intervient le paradoxe : ces deux catastrophes viennent remettre le récit du risque nucléaire civil dans les limites du réel. Il n’est plus possible de tout inventer. Dans un premier temps, principalement avec la catastrophe de Tchernobyl, la lutte anti-nucléaire arrive à profiter de l’effroi et de la terreur provoqués pour ajouter au récit et renforcer la narration originelle. Avec facilité, elle peut s’appuyer sur le flou des connaissances, la défiance vis-à-vis d’informations provenant d’une république soviétique vacillante et éminemment douteuse, et le temps nécessaire pour mesurer les effets du désastre dans leur exhaustivité. C’est probablement grâce à ces deux accidents que le combat contre l’énergie nucléaire a eu le plus d’impact sur nos sociétés. Pourtant, là est le paradoxe. Aujourd’hui, 35 ans après Tchernobyl et 11 ans après Fukushima, la science et le réel contredisent l’histoire qui nous en a été donnée. Aujourd’hui il n’est plus possible d’attribuer à Tchernobyl des centaines de milliers de morts quand le consensus scientifique évoque plutôt plusieurs milliers, y compris les morts à venir ; il n’est plus possible d’attribuer à Fukushima les 20 000 morts du tsunami, bien que certains candidats écologistes continuent d’entretenir la confusion entre ces deux drames ; il n’est plus possible de promettre des millénaires de terres mortes, frappées de pollution radioactive, quand les autres réacteurs de Tchernobyl ont continué de fonctionner encore plusieurs années et qu’on y allait, jusqu’à récemment, pour y faire du tourisme ; il n’est plus possible de parler des déchets radioactifs sans mentionner que la totalité des déchets de haute activité et de vie longue produit par le nucléaire français depuis ses débuts, n’occupent que le volume de deux piscines olympiques.

Attention ! Il ne s’agit pas ici de faire une ode à l’énergie nucléaire, ni même d’affirmer qu’elle n’est pas dangereuse ou qu’il n’y a aucun problème à l’utiliser, juste qu’elle n’échappe pas aux lois de la physique. Les dangers de la radioactivité sont réels, ils entrent dans le champ d’une science assez récente, celle de la radio toxicologie, mais pour laquelle, à priori, la dose fait encore le poison. Cela permet de fixer des limites dans l’espace et dans le temps, et les limites sont importantes. Elles permettent de mesurer un danger et de calculer un risque. Il n’y a pas, comme on peut en avoir parfois l’impression dans les discours antinucléaires construits pour distiller la peur et l’angoisse, de surpuissance particulière à la radioactivité. C’est un élément de plus à ajouter à la liste de tous ceux qui, en excès, engagent notre pronostic vital, comme l’alcool, le tabac, les escabeaux, l’ignorance, ou l’eau (236 000 morts de noyade par an). Comme les autres, il doit être mesuré, compris, et prévenu. 

Tous ces éléments mis bout à bout, on constate aujourd’hui une remise en question du récit antinucléaire. On peut y voir le triomphe de la pensée de droite qui effectivement montre quelques vigueurs sous nos latitudes, mais on peut y voir aussi l’écroulement d’une démarche idéologique rattrapée par le réel. Tout comme Tycho Brahe qui s’obstinait à mettre la terre au centre du monde, la lutte antinucléaire, en mettant le nucléaire au centre du combat est passé à côté de l’idée que peut-être, le cœur du problème était d’abord et avant tout les énergies fossiles. Depuis cinquante ans, pour toutes les morts accidentelles de Tchernobyl et Fukushima, combien de guerres dans lesquelles les énergies fossiles ont joué un rôle déterminant, combien de compromissions avec des régimes politiques violents, combien de populations déplacées, combien de massacres et combien d’injustices, quelles conséquences pour les quantités fabuleuses de gaz à effet de serre que nous avons émis pendant ces cinquante dernières années, pour notre bénéfice et au détriment de tous. Évidemment, il ne s’agit pas d’établir un lien de causalité entre la lutte antinucléaire et ces catastrophes, juste de mettre en évidence que pendant tout ce temps, animée de raisonnements orientés et motivés à la démonstration de cette unique hypothèse, elle a participé activement à leur survenue. Au fond, il y a dans la lutte anti-nucléaire, l’idée vaguement égoïste qu’au motif de réduire les risques encourus par nos nombrils repus, il est acceptable d’éclabousser le reste du monde de malheurs et de drames.

Enfin, qu’il s’agisse de s’engager dans une lutte contre le nucléaire ou contre les énergies fossiles, le problème, au fond, n’est pas là. Le problème est d’avoir substitué l’idéologie à la méthode pour répondre à la question initiale : comment produire l’énergie dont nous avons besoin de la façon la plus suffisante, la plus pérenne, et la plus sure. Et sur ce point, le rapport de RTE pour une neutralité carbone en 2050 réalise sans le dire une forme de révolution. En exposant six scénarios distincts bâtis sur les différentes façons d’utiliser dans le temps, les ressources énergétiques disponibles ou envisageables, en faisant apparaître pour chacun, les chronologies, les contraintes, les avantages et les inconvénients, les incertitudes et les risques posés par leur adoption, il permet, d’une part, de mieux partager la complexité du problème, et d’autre part de limiter les effets des biais de raisonnements possibles. Comme on l’a vu avec le géocentrisme et la théorie des épicycles, nous sommes capables d’utiliser notre raison pour construire des logiques cohérentes permettant de démontrer ce dont nous sommes déjà convaincus, sans pour autant que l’objet de cette démonstration réponde à une quelconque réalité. L’utilisation de différents scénarios peut être un moyen efficace pour penser contre son cerveau. Bien entendu, il ne s’agit pas d’une technique nouvelle. C’est un procédé d’évaluation utilisé depuis longtemps en entreprise pour permettre la prise de décision, mais à ma connaissance, c’est la première fois que cela est proposé au citoyen ordinaire pour un enjeu national. Il est probable que le rapport ne soit pas parfait, et qu’un certain nombre de reproches lui soient adressés, mais cette démarche parait mieux capable de considérer sans passion les différentes options disponibles, et surtout d’obtenir du peuple un consentement éclairé. Elle pourrait en outre être un clou supplémentaire sur le cercueil des grandes pensées systématiques, dont le XXème siècle était si prolixe, et nos intellectuels si friands. Elle défend le bénéfice d’une humilité pragmatique en nous rappelant doucement qu’il n’existe pas de solutions parfaites mais toujours de mauvaises solutions qu’il convient de préférer à des solutions pires encore.