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  L’abstention est-elle si négative que cela ?

vendredi 28 janvier 2022, par Gérard Verfaillie

Régulièrement, année après année, le taux d’abstention aux diverses élections augmente. Qu’en sera-t-il aux prochaines élections présidentielles et législatives ? Nul ne le sait même si l’élection présidentielle a encore la capacité à mobiliser de nombreux électeurs du fait des pouvoirs exorbitants du président de la République dans les institutions de la 5ème république et de l’impact réel, supposé ou fantasmé des résultats de cette élection sur l’évolution de la société.

En effet, l’élection du président de la République suscite régulièrement chez nombre de nos concitoyens de grands espoirs de changements radicaux, espoirs régulièrement déçus et sources de futures abstentions sur le mode « On ne m’y reprendra plus ».

En fait, nos concitoyens font de façon plus ou moins consciente l’expérience d’une réalité implacable : le président de la république française n’est que le gouverneur d’une petite province à l’ouest de l’Europe ; il est non seulement contraint par les traités européens et internationaux, par la constitution française, par les lois et règles administratives courantes, mais surtout par le monde économique qui est capable d’exercer des pressions dévastatrices et par l’opinion publique qui n’hésite pas à manifester son hostilité dès qu’un projet gouvernemental s’en prend aux intérêts des uns ou des autres. A titre d’exemple, on dit que la marge de manœuvre budgétaire d’un gouvernement se limite à l’affectation de quelques % de ce budget ; les 96 ou 97% restants sont pré-affectés et intouchables. Dans ces conditions, il n’est pas étonnant que certains disent que le président de la République n’est qu’une marionnette au service des intérêts des plus puissants et que le vote n’est que le choix entre des marionnettes de qualités diverses.

De plus, les adeptes de la sentence britannique « There is no alternative » ont fait en sorte que des domaines d’action politiques importants, tels que la défense, la politique étrangère et maintenant l’économie, fassent l’objet d’un consensus que peu osent contester. Dans le domaine économique, malgré l’hostilité d’une majorité de la population, un consensus autour d’une libéralisation de l’économie et de la finance et d’un effacement des entreprises et services publics, s’est imposé au forceps depuis les années 80. Dans ces conditions, la politique se résume à des débats sur des sujets certes importants, mais cependant périphériques comme par exemple le voile dans l’espace public, la PMA pour toutes ou la réintroduction de l’ours. On écarte le peuple des sujets centraux tels que l’économie et on l’amuse avec des débats annexes à forte potentialité conflictuelle. Lire à ce sujet l’excellent livre de Thomas Frank « Pourquoi les pauvres votent à droite » qui montre aux Etats-Unis comment les démocrates ont abandonné les revendications ouvrières et rejoint le consensus autour de l’économie libérale et comment les républicains se sont engouffrés dans la brèche pour exciter des débats à forte connotation morale et religieuse autour du refus de l’avortement et de l’homosexualité et ainsi capter le vote populaire. Dans ces conditions, nombreux sont ceux qui s’éloignent d’un vote qui ne changera jamais rien à leur vie concrète.

En plus de ces tendances de fond, s’ajoute pour les électeurs de gauche en 2022 la situation conjoncturelle d’une gauche émiettée, divisée entre presque une dizaine de candidats, aucun n’ayant la moindre chance de passer le premier tour. Cette situation peut légitimement pousser ces électeurs à s’abstenir dans une attitude de refus de la division et de protestation contre les petits réflexes partisans de leurs dirigeants.

Ces tendances sont amplifiées dans la jeunesse qui n’a connu que le monde actuel et a acquis un mode de pensée beaucoup plus individualiste que ses aînés. N’oublions pas que s’intéresser aux affaires publiques exige un minimum de stabilité affective, professionnelle et financière que la plupart des jeunes n’acquièrent actuellement qu’après au moins 30 ans. N’oublions pas non plus qu’avant de se décider à voter, nombre de leurs aînés, engagés dans les mouvements de mai 68 et des années 70, n’étaient pas insensibles au slogan « Elections, piège à cons ». Pour ces jeunes et même des moins jeunes, l’essentiel et l’avenir ne se jouent pas dans la vie politique, mais dans les divers mouvements sociaux, écologiques, sociétaux ou culturels auxquels ils peuvent participer. Et il est difficile de leur donner tort.

Je ne peux pas terminer sans vous inviter à lire l’excellent roman « La lucidité » du portugais José Saramago, prix Nobel de littérature en 1998, qui raconte la panique et la réaction violente des dirigeants face à une vague de vote blanc (83% dans la capitale lors d’une élection municipale). C’est à la fois sérieux et drôle et évidemment très bien écrit. On le trouve en poche dans toutes les bonnes librairies.