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  Le Covid-19 et la fin des certitudes

lundi 20 avril 2020, par François Saint Pierre

De l’insouciance aux doutes sur l’avenir

Lors des catastrophes dites naturelles, comme les inondations ou les tremblements de terre, nos sociétés modernes savent en général anticiper les risques, gérer au mieux la situation de crise et, grâce à un système assurantiel efficace, réparer rapidement les dégâts. La médecine a fait de tels progrès que les épidémies nous semblent moyenâgeuses. Le Sida a bien modifié nos comportements, mais il n’a pas concerné le cœur de notre société : l’économie. Ebola a causé des soucis en Afrique, mais ce continent est un satellite lointain du système productif. Le SRAS avait fortement inquiété une bonne partie de l’Asie, mais à l’époque la Chine n’était pas encore l’atelier du monde. Après la fausse alerte du H1N1 l’affaire semblait entendue : les épidémies ne concernaient plus vraiment les pays riches.

Quand le Covid-19 a démarré en Chine, nos autorités ont fait comme s’il devait rester en Asie. Lorsqu’il y a eu des cas signalés ailleurs qu’en Asie la majorité du corps médical, habitué à rassurer les patients, a dit que ce n’était qu’une bonne grippe. Le problème c’est que jusqu’à la mi-mars les politiques sont aussi restées dans le déni. Cette sous-évaluation a conduit à un manque total d’anticipation et à des erreurs manifestes comme le match Lyon-Turin le 26 février ou le maintien le 15 mars du premier tour des élections municipales.

Depuis quelques années, en France et dans la plupart des pays riches, les électeurs votent pour ceux qui veulent abandonner l’état providence. Baisser les impôts et privatiser le plus possible est un choix idéologique dominant qui va avec la croyance en la théorie du ruissellement, qui revient à donner bonne conscience à l’individualisme. Dans cette logique la santé n’a plus à être un coût collectif, mais l’affaire de chacun pour trouver la meilleure clinique et le meilleur médecin. C’est donc un hôpital public en souffrance qui a dû affronter l’épidémie.

Nos gouvernants nous ont déçus, mais ce n’est qu’anecdotique. Le plus grave c’est que notre société fait fausse route en surévaluant la réussite individuelle au dépend de l’intérêt général. Cet épisode fait écho à notre incapacité à changer de cap pour réduire les effets du changement climatique. La seule boussole du PIB, des profits et de la croissance à tout prix n’est pas suffisante pour conduire une société sur le long terme.

Mensonges et autoritarisme

Quand les autorités sanitaires et politiques ont compris que le Covid-19 n’était pas une simple grippe, elles ont opté du jour au lendemain pour le mode guerrier, celui qui autorise au nom de la santé à contraindre les corps. Si les messages contradictoires véhiculés par les médias autour du 12 mars ont fait hésiter un peu les français, ils ont vite compris qu’au-delà du respect de la loi et de l’obéissance aux policiers, c’était leur intérêt d’augmenter drastiquement la distance sociale. L’urgence de la décision a conduit à des mesures souvent maladroites, parfois vexatoires ou inutilement excessives. Comment se fait-il qu’il ait fallu un mois pour comprendre que l’on ne pouvait pas régler le problème des EHPAD en se contentant d’interdire toutes visites, y compris aux mourants ? Pour faire oublier son impréparation, le pouvoir a dramatisé inutilement la situation et a refusé de faire confiance aux citoyens pour respecter des mesures indispensables. Plus grave il a raconté des sornettes sur l’usage des masques, des tests et autres techniques de protection pour faire croire que tout était calculé !

Un conseil scientifique, plus construit autour des médecins que des épidémiologistes-modélisateurs, incapable de hiérarchiser les risques, a accepté de porter le chapeau de la médiocrité du pouvoir. Ce conseil, relayé par les chefs de service des grands hôpitaux parisiens, a surtout permis de passer d’une énorme sous-évaluation de l’épidémie à une angoisse justifiée sur la capacité de notre système sanitaire à résister à la vague d’hospitalisation qui s’annonçait. Notre hôpital était en crise, mais on ne savait pas qu’il était autant en difficulté, la comparaison avec le système allemand nous a montré le résultat des politiques budgétaires de ces dernières années. Le mépris pour les fonctionnaires et pour le service public s’est transformé en applaudissement pour les soignants, qui sont tous les soirs un désaveu des choix politiques de nos gouvernants.

La tentation stupide de faire porter la responsabilité du désastre sanitaire sur les mauvais français incapables de respecter les consignes a fini par être abandonnée, mais il a fallu un mois pour le reconnaître. Les français ont du tempérament, mais ils ne résistent que quand les lois proposées sont contraires à leurs intérêts.

Après plus d’un mois de confinement le pouvoir ne sait toujours pas trouver la bonne distance avec les scientifiques. Empêtré dans des controverses inutiles entre médecins, il est incapable d’utiliser les compétences multiples qui pourrait lui être utiles pour anticiper la suite. Pourtant au CNRS, à l’INSERM et dans les universités beaucoup de capacités de recherche pourraient être exploitées pour analyser les données et les travaux venant des autres pays, afin d’optimiser la gestion de la crise. Mais comme l’objectif du confinement était d’atténuer la hauteur de la vague, une fois le maximum passé on n’avait plus d’idée sur la suite. D’où l’élément de langage « du plateau » dont l’utilité était de dire qu’il n’était pas encore temps de penser la suite, mais dont le but était de masquer l’absence de capacité à proposer une stratégie pour le déconfinement.

Si les résultats sur la faible contagiosité des jeunes, qui se débarrassent très vite du virus grâce à l’immunité innée, se confirme, il est normal de retrouver un peu d’optimisme. En effet dans ce cas l’immunité de groupe, même avec seulement 10% de personnes ayant produit des anticorps peut jouer un rôle important pour baisser la capacité de contagion du virus, car ce pourcentage n’aurait alors aucun sens à être appliqué à l’ensemble de la population et qu’il serait donc nettement plus important si on ne considère que la partie de la population susceptible d’être contaminée. C’est ce qui semble se passer dans les pays en avance sur nous dans le déroulement de l’épidémie. L’importance numérique de la jeunesse a semble-t-il joué un rôle positif dans des pays pauvres, dont certains ont par ailleurs très mal géré la crise.

Que la suite soit encore difficile avec des rebonds et de nombreux morts, ou qu’elle continue à décroître puis à disparaître, comme le suggère l’hypothèse d’une immunité forte des jeunes, le gouvernement doit pouvoir montrer qu’après son imprévoyance du début, il est au moins capable d’assurer une gestion correcte de la sortie de crise en proposant des moyens techniques et une organisation efficace pour diminuer au maximum les risques de chacun. Malgré les discours qui s’enchaînent les français sont légitimement sceptique sur ce point.

La morale de l’histoire

La France, l’Italie, l’Espagne, les EU et quelques autres pays d’Europe n’ont pas su réagir correctement à cette épidémie et la récession provoquée par l’épidémie sera très difficile à encaisser ! Notre gouvernement, a été particulièrement médiocre en continuant, comme les précédents, à affaiblir notre système de santé et en n’anticipant pas l’épidémie, mais c’est l’idéologie de notre système de production/consommation qui est en cause. Les discours sur le collapsus, qui semblaient il y a peu n’être que des fantasmes d’ultra-écolos, deviennent crédibles après une simple épidémie. Compter sur le profit et la croissance pour construire le monde de demain est une impasse, surtout en ce qui concerne les enjeux environnementaux comme le changement climatique. Il faut donc impérativement changer de logique et plusieurs pistes sont possibles ; pas toutes réjouissantes.

  Un repli autoritaire et xénophobe sur les espaces nationaux.

  Un capitalisme étatique avec un fort contrôle social, inspiré des pays asiatiques.

  Le monde d’avant, mais beaucoup plus informatisé. Une post modernité où on ne se touche qu’exceptionnellement.

  Une rénovation des modèles sociaux-démocrates qui savent mieux responsabiliser les citoyens.

  Un ralentissement marqué de notre système productif en redéfinissant les besoins essentiels, en réinventant les circuits courts et en ne gardant de la mondialisation que les aspects positifs comme la mise en commun du savoir.

Si l’idéologie néolibérale économiquement globalisée, que nous avons porté au pouvoir en 2017, a démontré son incapacité à gérer les grandes crises, le nationalisme autoritaire se porte hélas très bien. Les partisans d’un monde numérique sont aussi assez nombreux parmi les élites. Internet, la 5G, le télétravail et les réseaux sociaux peuvent effectivement apporter beaucoup, mais le risque d’une déshumanisation est bien réel. Les deux premières options ont le point commun de sacrifier la liberté, au nom de l’intérêt général et de l’efficacité. La numérisation peut avoir des effets positifs, mais celle organisée par les "GAFA" et utilisé actuellement par les pouvoirs en place reste inquiétante et demandera quoiqu’il arrive un combat politique pour ne pas aller vers un contrôle social accru par les politiques et les marchands. Il est difficile de croire à un avenir radieux suite à une prise de conscience salutaire de nos faiblesses.

La social-démocratie n’a pas encore fait la preuve de sa capacité à s’imposer comme une idéologie mondiale capable de surmonter les crises du futur. Peut être qu’en s’inspirant des expériences nouvelles qui émergent un peu partout, en affirmant avec plus de force la nécessité d’une distribution primaire équitable des richesses, plutôt que de trop compter sur des mécanismes de redistribution, la social-démocratie pourrait nous permettre de faire le deuil de l’idéal de consommation qui caractérise notre modernité.

Oui à la fin des certitudes qui nous ont conduits au bord du gouffre.