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  Une analyse critique du rapport Villani sur l’Intelligence Artificielle

jeudi 5 avril 2018, par Jean-Pierre Lorré

La semaine dernière le député LREM Cédric Villani remettait son rapport sur l’Intelligence Artificielle qui était détaillé lors de la journée « AI for Humanity » organisée dans la foulée [1]. L’évènement était clôturé par le président de la république en personne qui présentait son plan pour l’Intelligence Artificielle. Une stratégie de communication bien orchestrée largement reprise par les grands médias technologiques français et anglo-saxons [2].

Tout d’abord notons que ce rapport intitulé « Donner un sens à l’Intelligence Artificielle » (235 pages) est le fruit d’un long travail ou de nombreux acteurs de la filière ont été écoutés. Il contient une analyse plutôt précise et bien documenté de la situation et inclut 135 propositions, pas toutes très originales, visant la filière IA au sens large, en incluant la partie « données » et dont le périmètre impacte également le secteur de la recherche scientifique au sens large.

L’objectif ambitieux est posé en introduction la France et l’Europe peuvent déjà faire figure de « colonies numériques », il est nécessaire de ne céder à aucune forme de déterminisme, en proposant une réponse coordonnée au niveau européen. Il situe l’ambition à la fois pour la France et l’Europe, cette dernière pour les connaisseurs en matière de politique d’innovation Européenne savent qu’elle est devenue le lieu de prédilection pour les lobbies en tous genres. Quatre secteurs prioritaires sont définis, la santé, l’écologie, les transports-mobilités et la défense-sécurité. Les mesures étant déclinées ensuite en fonction de ces objectifs.

La dimension éthique est fortement mise en avant et les notions de communs et de données ouvertes sont avancés :

L’accent porté sur la mise à disposition de données ouvertes par l’intermédiaire de plates-formes dans une logique de partenariat « publique, privé » « dans un continuum public privé, ces plates-formes devront permettre à ces différents acteurs de développer de nouvelles fonctionnalités adaptées aux spécificités de chaque secteur ». L’idée ici est de favoriser l’ouverture des données issues d’organismes publiques mais également privées (les données personnelles sont également évoquées) afin que les entreprises puissent les utiliser en vue de créer des services à valeur ajouté. Ces données sont bien positionnées comme partie d’un « commun » mais il n’est pas envisagé de créer un service public pour les gouverner et les administrer, seul structure à même d’assurer un service équitable et éthique. Au contraire, l’approche proposée a tendance à favoriser l’émergence de services dédiés au profit de quelques-uns plutôt qu’au bénéfice du plus grand nombre.

La notion de logiciel libre n’est que vaguement évoquée à la marge, son importance pour assurer la transparence des algorithmes n’est pas mesuré. Le danger lié aux brevets, pourtant très utilisés dans le métier, en tant que frein à la diffusion du savoir n’est pas évoqué. La mixité est mise en avant dans sa dimension de genre, ce qui est un bon point, mais peu dans sa dimension sociale.

Concernant l’axe formation et structuration de la recherche, le rapport propose de créer six « Instituts Interdisciplinaires d’Intelligence Artificielle » (3IA) sous l’égide d’inria, dans l’esprit des IRT, autonomes et coordonnés, réunissant chercheurs, ingénieurs et étudiants. Qualifiés de « zones franches de l’IA » ils bénéficieront d’allègement drastique des formalités administratives du quotidien, de compléments de salaire conséquent, d’aides pour l’amélioration de la qualité de vie.

Le danger de tels structures est bien évidemment celui d’un enseignement et d’une recherche à deux vitesses : pourquoi favoriser ceux-ci et délaisser ceux-là ? Et comment ne pas s’inquiéter lorsqu’on voit au lendemain de la publication du rapport inria annoncer la création de PRAIRIE (PaRis Artificial Intelligence Research InstitutE) [3] regroupant sous son égide CNRS, l’université PSL, Amazon, Criteo, Facebook, Faurecia, Google, Microsoft, NAVER LABS, Nokia Bell Labs, PSA, SUEZ et Valeo. Nonobstant la soumission évidante aux GAFAMS, quid des PMEs et des entreprises françaises du secteur numérique ?

On peut se demander s’il ne serait pas plus urgent de consolider les structures de formation et de recherche existantes plutôt que de créer encore un nouvel axe concurrent, qui plus est ultra-favorisé, vers qui iront tous les financements publics et privés avec pour conséquence un déséquilibre encore plus marqué de la filière.

Les acteurs du plan se félicitent par ailleurs de la création de nouveaux centres de recherches en France de Google DeepMind, Fujitsu, SAP et Samsung. Facebook annonce également de nouveaux recrutements. Certains auteurs1 font remarquer que nous sommes là dans une logique de sous-traitance du type « pays à bas coût » : la France fournit des salariés bien formés par un système éducatif public performant, elle attire les entreprises étrangères grâce à des subventions et des conditions favorables (CIR, Flat Tax, etc.), enfin les salaires sont beaucoup moins élevés que dans la Silicon Valley. Il y a là un véritable enjeu de souveraineté qui a par ailleurs l’effet pervers de déstabiliser les entreprises françaises qui ne peuvent pas rivaliser avec ces nouveaux concurrents avec pour conséquence d’accélérer encore la fuite des talents scientifiques français.

En conclusion un document qui contient des constats intéressants autour du positionnement de l’IA en France et de ces liens avec des notions telles que la transition écologique et la libération des données, mais peu de mesures vraiment concrètes vis-à-vis des PMEs du secteur qui constituent le socle des emplois pérennes français dans le secteur. On notera également la vision très libérale qui structure les propositions et sa logique de mesures pour la compétitivité à des fins particulières plutôt qu’au bénéfice de tous. Dans la foulée et en conclusion de l’évènement « AI for Humanity » Emmanuel Macron annonçait un plan de financement à hauteur de 1,5 Md€ jusqu’en 2022. Ces 1,5M€ proviendront probablement du plan d’investissement dans l’innovation de 10Md€ déjà annoncé. Ce dernier devant être alimenté par la cession par l’Etat de participations “importantes” dans des entreprises publiques “non stratégiques”, ce qui démontre encore si besoin était la logique libérale de transfert des biens communs vers le secteur privé.

Notes :

[1] https://www.aiforhumanity.fr/

[2] https://www.wired.com/story/emmanuel-macron-talks-to-wired-about-frances-ai-strategy/

[3] https://www.inria.fr/en/news/news-from-inria/launch-of-the-prairie-institute