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  Service public : le choix du renoncement

lundi 3 décembre 2018, par François Saint Pierre

A l’heure où les gilets jaunes expriment leur colère, Toulouse Métropole s’apprête à renoncer à une partie de sa responsabilité sur l’eau pour la déléguer à Véolia et Suez.

Si beaucoup opposent sommairement la France des métropoles et la France périphérique, une analyse plus fine, montre que l’origine des tensions qui se développent dans nos territoires est plutôt liée au déclassement des classes moyennes. Le choix du gouvernement de favoriser systématiquement les classes très supérieures et les grandes entreprises pour relancer l’économie n’a donné aucun résultat tangible et, pour respecter les contraintes budgétaires européennes, il a eu pour corollaire l’augmentation des taxes et des économies de fonctionnement sur les services publics.

Le choix de M. Moudenc est bien en ligne avec la tendance actuelle d’une privatisation de tout ce qui n’est pas directement au service du pouvoir, comme la police, l’armée et la justice. Croire que transformer les prélèvements obligatoires publics par des prélèvements obligés privés va augmenter le pouvoir d’achat des français, est tout simplement une illusion.

Déléguer la gestion des services publics aux entreprises privées, soumises aux exigences de rentabilité, n’a aucun effet positif pour l’économie française, mais cela se traduit presque toujours par une baisse de la qualité du service et des coûts supplémentaires pour les usagers, quand ce n’est pas comme dans les zones d’habitat peu dense, par un quasi abandon du service pour cause de coût excessif.

L’eau englobe la prévention des risques d’inondation, la gestion de la ressource, la distribution de l’eau du robinet et l’assainissement. Tous ces enjeux sont liés et imposent à la Métropole d’avoir un niveau de compétences transversales très élevées. Déléguer la partie qui rapporte de l’argent au privé, pour ne garder que les compétences qui coûtent, est une double erreur. Économique d’abord car c’est rajouter au coût bien réel du traitement et de l’assainissement le coût des dividendes versées aux actionnaires. Mais aussi une erreur sur l’efficacité de la gestion globale de l’eau, car c’est refuser de profiter des synergies qui existent entre les différents aspects. Un exemple : si la technique permet encore, en y mettant le prix, de rendre potable n’importe quelle eau, le coût de traitement est fonction de la qualité de l’eau de départ. Il est important que la gestion de la ressource ne soit pas découplée de son traitement et que le secteur public dispose d’un éventail complet des compétences techniques sur l’eau.

Lorsqu’il y a des tensions sociales sur un projet initié par les politiques, il est de bon ton d’arguer le manque de pédagogie, en partant implicitement du principe que le bon peuple ne comprend rien à la complexité des enjeux. Depuis de long mois de nombreux débats citoyens, certains animés par des associations, d’autres par le Conseil de Développement de Toulouse Métropole (CoDev), ont eu lieu sur tout le territoire de la métropole. Malgré beaucoup d’opacité dans les évaluations, justifiée officiellement par le secret de la mise en concurrence dans l’appel d’offre, il est apparu dans tous ces débats que la régie publique, si elle était gérée correctement, présentait un maximum d’avantages.

Mais, à part le fracas des émeutes urbaines, comment faire pour infléchir les décisions ? Les élus s’appuient sur la légitimité conférée par le suffrage universel pour décider des choix collectifs sans réelle concertation. Nous avons un fonctionnement démocratique obsolète, trop vertical et avec un système électoral bien trop biaisé par la puissance de l’argent. Notre système représentatif qui se réduit au choix d’un chef tous les 5 ans, n’est plus en accord avec notre modernité où les citoyens, de plus en plus cultivés et connectés, réclament avec force de participer aux décisions qui les concernent.

Dans notre système économique libéral les inégalités de revenus sont devenues excessives, conséquences d’une mondialisation dérégulée, soutenue par une Europe uniquement marchande et dotée d’un euro qui n’a pas intégré le moindre esprit de solidarité. La France n’est plus qu’un acteur secondaire face aux superpuissances et elle est incapable de participer efficacement à la régulation d’un système économique mondial, qui se développe sur des logiques financières de très courts termes. La COP 24 par exemple démontre que, malgré les tambours et les trompettes des autorités françaises, les accords de Paris n’ont pas concrètement influencé les évolutions climatiques.

Dans ce contexte d’affaiblissement de la souveraineté nationale, pour essayer de respecter le principe d’égalité inscrit dans notre devise républicaine, l’État a cependant encore quelques moyens d’action. Il peut localement résister aux appétits illimités des grandes entreprises, garantir via la fiscalité un peu de redistribution et offrir un panel de services publics de qualité accessibles à tous. Le choix des élus à ne pas gérer en régie directe l’eau de Toulouse Métropole, s’il est confirmé ce 13 décembre, ne sera qu’un symptôme de plus du renoncement des élus à se battre pour maintenir l’égalité.